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Moi je n'ai jamais su jouer

« Moi je n’ai jamais su jouer. Si je joue, une seule alternative : je triche ou je m’ennuie. Le choix est vite fait et à qui de droit : je m’amuse bien souvent et quelle haine des jeux aux milles questions qui me rendent idiote comme un sac à trou et dès que je suis interrogée, surtout si je sais, alors, ça file : j’ai su. Mais je ne sais pas et la mémoire me pose un dilemme mais c’est douloureux. Dès lors, on peut trouver une seconde alternative : on part du principe que les autres savent pour soi, moi, ainsi qu’il en est de la géographie, les journaux, mais attention de ne pas se laisser accroire ! Ou bien on ne joue plus parce que ces jeux-là sont pervers : on ne peut pas tricher. Oh, dès lors et dès à présent, c’est très pénible. Moi, souvent et même, je ne joue plus. Quoi dire ? Quoi faire ? Alors, j’ai fait de la photographie et bizarrement au début, oh une toute brève période, j’ai pris un malin plaisir dans la chambre noire, puis j’ai commencé à m’ennuyer, plus à m’irriter, à tourner en rond, estimant que l’espace était petit et différents prétextes. Mais finalement, je n’ai jamais joué, à d’autres : expérimenté, dans le labo prise entre deux volontés. Et la prise de vue fut bien longtemps une implicite conversation. Les mêmes images en sortaient et il y avait et il y a encore une sorte d’aberration, un abus creusé entre les images, les paroles : les dites et les sous-jacentes, celles justement que je voulais saisir — que je veux toujours coincer, attraper, mettre en boîte justement et tout à fait et qu’en sort-il ? Il sort de moi juste une impression douce, familière, d’impuissance, celle-là, celle que je dénotais de l’atmosphère noire et révélatrice. Mais c’est ainsi que cela se produisait, admettons lui, lui dans la rue et je m’avance et m’enquière si il veut bien que je le photographie et, admettons encore qu’il accepte : il accède à mon désir. On se retrouve et il s’assied, il dit ‘Qu’est-ce que je fais ?’ ‘Rien tu n’as qu’à parler’ et il parle et c’est le langage, le sien, le même : il parle, s’ébauche, moi j’accentue son discours lui détaillant la face et puis son discours s’éteint et moi, je babélise, reprends une bribe et nous relance alors il se dit et m’énonce. Et le problème des images, en commun la finesse et l’opacité. Il manque certainement des larmes aux aveux de celui qui parle. Et qui parle à travers qui, moi je me demande souvent où je suis dans mon discours et notamment le mien, celui à mon propos. » 1986