« La conscience est, par nature, une sorte de couche superficielle, d’épiderme flottant sur l’inconscient qui s’étend dans les profondeurs, tel un vaste océan d’une parfaite continuité. » C.G. Jung.
Prenons cette femme. Elle doit avoir mon âge. Elle est assise sur une balançoire. Recul et je vois qu’elle est assise à 5 000 mètres d’altitude. Je vois le sol en tout petit derrière elle. Elle est vêtue d’une robe noire, en taffetas vieillot. La robe devient une jupe noire gonflée qui recouvre les pieds, prend des proportions magiques. Vision plus rapprochée, de profil, il me semble qu’à un moment, elle porte un chapeau noué sous le menton. Elle se balance vaguement ou a dû se balancer, mais dans l’ensemble, c’est fixe. Elle est surtout assise sur cette balançoire suspendue dans le ciel. Il fait beau et lumineux, ni nuage, ni pluie, ni vent, ni oiseau. Je suis seule. Petites chaussures classiques sous la jupe. On ne voit plus les pieds. Plan de face, on oublie le sol en tapisserie abstraite. Plan sur son visage. Elle, c’est moi, même si elle a gardé son visage.
Une image pareille émane de l’inconscient. Je me suis demandée comment matérialiser de telles images en photographie car je suis convaincue que nous sommes constamment mûs par elles, comme si quelque chose de tapi au fond de nous imprimait un mouvement. J’ai songé à ces endroits où l’on tend sans vraiment savoir pourquoi à se perdre dans nos pensées. On ne s’y oublie pas pour autant, bien au contraire, car si l’on semble s’y perdre, on y est curieusement ancré. Se laissant aller à cette forme d’inclination naturelle, la rêvasserie, on rencontre une solidité fabuleuse, là où tout est ouvert et volatile.
Le temps dans son déroulement linéaire n’y a pas d’importance. Il ne disparaît pas, il est comme rabattu sur un plan d’une incroyable consistance car toutes les dimensions temporelles et émotionnelles s’y rejoignent et s’y déploient simultanément. On y est confondu. Etre complètement au fait de ce qu’il se passe est impossible car les couches sont multiples. On pressent, on saisit furtivement. Les couches se développent selon des champs d’action distincts, se différencient selon des logiques séparées dans un même intervalle de temps, synchrone. Et à partir de ce terrain rhizomatique, chargé d’intensités variables, l’inconscient communique par effet de concomitance. Des images fusent chargées de sens. L’inconscient bavarde avec nous indiciblement à sa manière comme s’il nous parlait constamment à l’oreille, nous maintenant malgré nous la tête hors des flots ou justement autour de la conscience par essence étriquée.
Se laisser rêvasser, c’est se donner la possibilité
de toucher l’air de rien à quelque chose d’efficace,
qui distortionne l’image ou lui donne sa profondeur, quelque chose
d’essentiel qui selon la nature des modèles prend diverses
formes, comme si le modèle accédait un instant à l’espace
de sa propre incarnation. Il touche à l’actualité de
ce qui le constitue à la fois comme source et devenir, un point concret,
où être et être en devenir sont indissociés et
indissociables, en perpétuelle genèse.
Au détour des rencontres avec les modèles qui se sont prêtés
au jeu de la rêvasserie, je crois les avoir saisis dans un moment
de bascule dans une forme de narrativité qui leur est propre et qui
pourtant échappe. Captés dans une posture inconsciente, ils
semblent osciller entre une rigidité et une spontanéité
particulières et nous raconter quelque chose qui les regarde. Au
fil des entretiens photographiques et de la découverte des images,
ce sont surtout les postures qui sont apparues. Elles surgissent, m’étonnent,
ne se ressemblent jamais. Ce qui m’a importé au fur et à
mesure des rencontres est de trouver la bonne distance, celle qui permet
de capter l’instant où les modèles se posent, un moment
où ils ne sont plus complètement identifiés à
l’une ou l’autre couche.
Apprivoiser avec eux cette distance nécessaire pour se désidentifier, se décoller de ce qui nous anime dans chaque couche permet progressivement de discerner ou d’entrevoir ce que nous sommes au fond, essentiellement. Cela s’apparente à un apprentissage, une pratique au quotidien où l’on devient voyant par bribe au gré de notre rythme intérieur, de notre rapport à notre histoire et au rythme lent et pudique des entretiens photographiques chargés d’intimité. C’est à la fois complexe et très simple. Une fois rendu à cet espace-là, c’est-à-dire rendus à nous-mêmes, tout se dénoue, tout semble aller de soi. C’est de cela que mes images parlent. Cette fois-ci, elles murmurent « Tiens, que peut bien vouloir dire être une belle personne ? »… Aie confiance. LL
Remerciements particuliers à : Muriel Verhaegen