
L'oncle rêvé
Avec son accent slave, Antoine Pinterovic a été pour moi un oncle d’Amérique. Celui venu de loin vous apporter des richesses inattendues et sans fin. En l’occurrence, il venait plutôt de l’Est, et bien sûr, c’est moi qui ai fait le premier voyage jusqu’à lui, dans le Sud bruxellois. Pour m’y rendre, je devais laisser derrière moi la rue du garçon qui m’amenait chez ce thérapeute qui était aussi le sien, et dépasser l’endroit où habitait ma soeur, mon lien familial le plus fort. Bref, me rendre, au-delà de l’amour et de la famille, à Forest, chez cet énigmatique Monsieur Pinterovic aux yeux, malicieux, de lutin.
Pénétrer dans sa maison, dans sa pièce à recevoir, surtout, ne fut pas rien. Il y faisait chaud et confortable, kitsch et dépaysant comme dans un conte. Beaucoup de lui était sur ses murs : photos de ses maîtres, bibliothèque pleine de grands livres, petites peintures, masques. La petite table de salon était ornée d’une série d'objets insolites tel ce grillon sonore ramené de Provence, des pierres, des figurines de chats, plusieurs napperons, je crois, des objets dont le détail m’échappe mais créant une atmosphère plus chaleureuse que bizarre. Des rideaux occultaient la vue mais la pièce m’a toujours semblé bien éclairée par les lampes. Les crépitements du convecteur et le roucoulement d’une petite cascade artificielle assuraient le décor sonore. Sans oublier d’importants hôtes de passage : l’un ou l’autre des chats de la maison, venus vérifier qui osait s’asseoir en face de leur ami. Ce qui m’a le plus plu, justement, ce sont les deux bons fauteuils pivotant (en cuir orange puis en tissu fraise mais de modèle semblable dans mon souvenir), tout à fait égaux, Antoine Pinterovic s’installant dans l’un et son invité(e) dans l’autre. Je n’avais jamais rencontré une telle hospitalité chez un thérapeute. S’il est fréquent, chez les psys, de trouver des mouchoirs à portée de main, il l’est moins, comme chez lui, disposer devant soi de bonbons, petites douceurs bien utiles en cas de quinte de toux significative, peut-être, mais malvenue en ce lieu de parole.
Dans ce cabinet, tout était offert, vivant, sans poussière aucune. Tout à fait hors de mes habitudes. Je n’étais pas venue là pour me soigner mais pour parler de l’objet de ma passion, l’un de ses patients. Je comptais trouver remède ailleurs puisque partager un psy « ne se faisait pas ». Mais il m’a dit « J’ai l’impression que je peux faire quelque chose pour vous ». Et il m’a expliqué sa façon de travailler. M’a parlé de Jung. Pour la première fois, avais-je l’impression, on m’expliquait clairement ce qui se pouvait se passer dans une relation psychanalytique. Ce qui tenait sans doute aux qualités de pédagogue de cet ancien professeur mais aussi à ce que sa personnalité me parlait vraiment. Sa spontanéité alliée à sa vivacité d’esprit, sa gentillesse un peu taquine, ont vaincu ma méfiance. Et je suis revenue.
Il n’a pas fallu longtemps pour que je le considère comme une sorte de sauveur, un généreux « étranger » ayant le pouvoir de me soustraire à mon marasme. Il faut quand-même noter ici que mes trois plus grandes histoires de psy ont été et sont vécues avec des non-belges parlant français avec un accent : Vietnamien, Croate, Portugais. Antoine Pinterovic reste le plus original. Comme s’il sortait sans cesse de sa valise des cadeaux, témoins d’un univers passionnant. Ses bibelots, ses anecdotes, son érudition (qui m’intimidait d’ailleurs) habitaient le lieu et marquaient mon esprit. Il m’a étonnée, ce que j’aime. Bavard, il racontait des histoires, digressait volontiers. Trop, parfois : n’était-ce pas moi qui étais là pour parler ? Et puis, fallait-il vraiment que je connaisse les histoires de ses autres patients ? Tout avait un sens, pourtant. Tout nourrissait une relation qui m’a changée. Je me surprenais à me remaquiller avant de sonner chez lui. Fort galant homme, il m’agaçait parfois, mais il fallait lui plaire. Donc me plaire. Ce qu’il est arrivé à me faire. Je me suis revue et corrigée par ses yeux. Le fait qu’il ait, comme mon père, vécu la fin tragique de sa première femme, a certainement joué. Sans ressembler, ils étaient un peu frères d’histoire. Monsieur Pinterovic, ce talentueux interprète des songes, fut bien mon oncle de rêve.